Jalouse de Barcelone

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tour Agbar

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Rima Elkouri – La Presse – 9 avril 2009 

«Montréal n’a rien à envier à Barcelone», avait déclaré fièrement le ministre Raymond Bachand lors du dévoilement de la maquette du futur Quartier des spectacles, l’été dernier.

La phrase m’avait alors fait sourire. Mais moi qui n’avais pas remis les pieds à Barcelone depuis un voyage d’étudiants, en 1992, je n’avais pas tout à fait mesuré à quel point l’affirmation était carrément surréaliste.

Je viens de passer une semaine à dévisager Barcelone, à pied et en métro, quartier par quartier, de son front de mer à la montagne. Une semaine à envier Barcelone et les Barcelonais.

Barcelone était déjà une ville magnifique en 1992. Mais 17 ans après ses Jeux olympiques, la ville déborde d’audace et de créativité. Et malgré la récession, elle montre que son élan ne s’est pas arrêté le jour où Gaudi est mort heurté par un tramway.

On me dira que c’est avant tout une question de climat. Comparer Montréal et son visage blême qui supplie le printemps à Barcelone qui déguste des tapas sous un soleil d’avril, c’est injuste en partant.

Sauf que j’ai passé une semaine sous un parapluie. Et même sous la pluie, une chose me semblait incontestable: en matière de vision urbaine, Montréal a tout à envier (ou presque) à Barcelone.

Barcelone est LA ville occidentale ayant le mieux réussi sa revitalisation urbaine, selon le «starchitect» britannique Richard Rogers, lauréat du prix Pritzker en 2007 (l’équivalent du Nobel pour les architectes). La capitale catalane peut se targuer d’être au sommet des palmarès aussi bien pour ceux qui y vivent que pour les touristes qui y passent. On ne peut malheureusement pas en dire autant de Montréal, dont la créativité se bute à l’incompétence et au manque de vision de ceux qui la dirigent.

Le secret de Barcelone? La ville a surtout su, mieux que toutes les autres, faire de ses Jeux olympiques un catalyseur, note Richard Rogers, qui a lui-même servi de conseiller à la mairie de la capitale catalane. Plutôt que de se contenter d’une politique à courte vue, trois maires inspirants ont travaillé ensemble pour mettre en place une stratégie qui s’échelonnait sur 20 ans.

Résultat? On a soigné les petits projets comme les plus grands. On a entre autres donné une nouvelle vie au front de mer qui était auparavant séparé de la ville par un port délabré. On a investi dans l’art public. Des coins laissés à l’abandon ont été revitalisés avec beauté et intelligence. On a ajouté des centaines de nouveaux espaces publics, dont des petits terrains de jeux pour enfants clôturés dans des rues piétonnes, devant des terrasses de café.

Pendant ce temps, à Montréal, c’est devenu un rituel printanier, on se dispute encore une fois à propos d’un possible projet-pilote de piétonnisation de 500 mètres de la rue Saint-Paul… Le moindre petit projet prometteur, passé au broyeur d’une administration dysfonctionnelle, devient un cauchemar à réaliser.

À Barcelone, le Montréalais est condamné à être jaloux. Ce ne sont pas tant les vieux monuments qui séduisent que les mariages originaux entre l’ancien et le moderne. Ce Mercat de la Santa Catarina, par exemple, qui s’anime tous les jours sous un magnifique plafond ondulant en bois et en céramique colorée. Ou encore l’architecture d’avant-garde qui gratte le ciel avec audace. Aux bonnes vieilles tours de la Sagrada Familia s’ajoutent maintenant des oeuvres originales comme la Torre Agbar, cet étrange et controversé concombre lumineux signé Jean Nouvel (autre lauréat du prix Pritzker), qui abrite la compagnie locale des eaux.

Pendant ce temps, à Montréal, c’est plutôt l’octroi d’un important contrat de compteurs d’eau qui sème la controverse, soulevant de sérieuses questions sur l’éthique des administrateurs de notre ville…

Pour la vision et l’architecture d’avant-garde, il faudra sans doute repasser quand l’eau sera moins trouble.

Tempête économique oblige, l’histoire d’amour entre Barcelone et l’architecture contemporaine audacieuse vit des soubresauts en ce moment. À la mi-mars, la transformation des arènes de Barcelone par nul autre que Richard Rogers lui-même, un des projets les plus prestigieux d’Espagne, a été stoppée. Le projet à moitié achevé est ainsi devenu le symbole de la fin d’une période glorieuse pour l’architecture barcelonaise. La confiance n’y est plus. L’argent, non plus. Plusieurs autres grands projets sont laissés en plan.

Cela dit, même si tout s’arrêtait demain matin dans la capitale catalane, le fossé est déjà si grand que la ville de Montréal aurait encore bien des raisons d’être follement jalouse de Barcelone.

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