Paco, dernier roman de Jacques Folch-Ribas

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Le dernier roman de Jacques Folch-Ribas, écrivain catalan établit au Québec depuis plusieurs décennies, est à mon avis un testament, un testament d’un écrivain qui à l’âge vénérable de 83 ans sait que le temps est son pire ennemi. Nous lui souhaitons encore de nombreuses œuvres, mais il est force de constater que l’écrivain, lui, reconnaît que le temps est venu de laisser à la postérité un livre, un court roman qu’on pourrait qualifier «d’historique» (dans la tradition des Episodios Nacionales de Benito Pérez Galdós), dans lequel on retrouve le fondement de la pensée éthique et esthétique de Jacques Folch-Ribas. Dans ce petit bijou, on est en présence de l’homme et de l’écrivain.

 

À 83 ans, Jacques Folch-Ribas est un peu comme don Emilio, le grand-père de Paco, celui qui se sent au paradis quand il est enfermé dans sa bibliothèque entouré de ses livres bien-aimés: les classiques, les livres de philosophie, de poésie, d’histoire, sans oublier les dictionnaires pour donner uns sens aux mots.  Don Emilio est, pour Paco, la personne la plus importante dans sa vie, celui qui par ses conseils, ses recommandations de lectures informe la curiosité intellectuelle de Paco. Don Emilio est la principale influence sur son éducation. Dans un monde où règne le chaos, un monde que le jeune Paco n’arrive pas à comprendre, don Emilio lui fournit des outils pour l’aider à vivre, à survivre comme personne physique, morale et intellectuelle. Or, Folch-Ribas, joue ce même rôle auprès du lecteur; dans un monde actuel tout aussi chaotique et incompréhensible que celui  de Paco, l’écrivain nous donne des pistes pour comprendre et survivre :

« Il faudra lire aussi les philosophes…Spinoza te montrera ce que sont les préjugés, la superstition religieuse, par exemple, qui amène la pitié, la souffrance, la culpabilité…Schopenhauer te dira comment la médiocrité gouverne en ce monde, comment la sottise crie très haut, et que la solitude, c’est la liberté…[il faut que tu lises] les grands livres…qui contiennent aussi la sagesse de tous les siècles. »(p.43)

La littérature, la raison,  l’étude de l’Humanité nous aideront à comprendre les événements de notre époque et ils seront aussi notre refuge. Don Emilio préférait la solitude\liberté de sa bibliothèque au pouvoir que pouvait lui conférer l’action politique, « Il n’y a pas de politiques heureux, ils ne seraient pas politiques. Voilà ce qu’ignore la jeunesse, on ne l’apprend que vieillard. » (p.52)

Interminable exode vers la France

On sent la douleur de Jacques Folch-Ribas en écrivant ce livre,  il a du souffrir atrocement  en se rappelant les tristes événements de la Guerre Civile Espagnole et son dénouement. Dans la dernière partie du livre, le chaos et le pathos atteignent des niveaux insoutenables pour le jeune Paco (et pour le lecteur).  Juste au moment quand il vivait des journées heureuses à coté de son amoureuse, Concha, le monde autour de Paco commence à s’écrouler : l’approche des forces rebelles, le bombardement de Barcelone, les guerres fratricides dans les rangs des républicains, la faim … À cette liste s’ajoutent les nouvelles dévastatrices d’ordre personnel : il apprend le bombardement de la vieille maison et la mort de son grand-père Emilio qui dans un geste de charité humaine avait offert sa maison pour loger les soldats républicains blessés, son père presque sûrement mort au front, plus de traces de sa mère et de sa tante.  Et si cela n’était pas assez, Concha lui annonce qu’il doit partir tandis qu’elle restera combattre l’ennemi jusqu’à la mort :

 « Qui peut s’occuper de toi, et de Margarita? Personne, ici. Pas moi, non plus, je serai morte demain. Veux-tu me voir morte? »…Il n’y avait plus rien ni personne…Une fureur me saisit, une violence que je n’avais jamais connue, je la découvrais en moi et je la regardais avec étonnement. (p. 125)

Même si l’histoire de la prise de Barcelone et l’exode vers la France est archi-connue, dans les pages de ce roman elle est déchirante, on ressent en chair propre la souffrance, le désespoir, la faim, la rage, la perte. Et on se rend compte à quel point l’auteur a dû lui aussi souffrir, pas à pas, dans la boue, la pluie, le froid et la faim, comme Paco :

Soudain, je sentis une grande colère, une rage en moi que je n’avais jamais connue…toute la place était prise par cette rage : m’enfuir…m’éloigner pour toujours de ce pays dont je ne voulais plus rien savoir, qui n’était pas le mien et que je me vis détester comme avec le goût de lui faire du mal. Je sais bien aujourd’hui, presqu’un siècle plus tard, que c’était encore une forme de peur, mais à l’époque, non : une colère, une violence, une rage. J’étais si jeune. N’en parlons plus. (p.144-45)

 

Bien qu’à ses 83 ans, l’auteur n’a surtout pas envie de revivre cet épisode douloureux, il vient de le faire, c’est une dernière leçon qu’il nous fait, au style de don Emilio, avec beaucoup d’amour, de tendresse et de sagesse. Et aussi, je crois, parce qu’il ne voudrait pas que

La chanson que je ne dirai jamais

s’est endormie à mes lèvres… Lorca

Peter Esposito

 

Folch-Ribas, Jacques. Paco. Montréal: Editions du Boréal, 2011.

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